En 2011, après avoir fait ses armes en maille chez Balmain, Kenzo et Hermès, Garance Broca décide de créer sa ligne pour homme et rend hommage au tricot avec savoir-faire, humour, raffinement et fonctionnalité. Elle s'inspire de l'esprit érudit et pince-sans-rire de Pierre-François Lacenaire, malin et sans concession, pour insuffler une âme unique à sa marque, Monsieur Lacenaire.

Dès sa première collection, la marque a trouvé sa place chez de prestigieux multimarques comme Colette et le Bon Marché à Paris, Soto à Berlin, Carson Street Clothiers à New York, Beams, Isetan, Édifice au Japon, pour ne citer qu’eux.

monsieurlacenaire.com

Que vouliez-vous devenir quand vous étiez enfant ?

G : L’idée de raconter des histoires a toujours été très présente chez moi. Et me servir de la mode, et plus spécialement de la maille m’a semblé être un support adéquat.

Il y a eu aussi les défilés que je regardais sur Paris Première au milieu de la nuit (il n’y avait pas encore trop internet à l’époque).

Je m’endormais donc avec toutes ces images en tête, ce qui a certainement dû forger ma personnalité, et mon envie de créer mes propres vêtements.

Comment avez-vous démarré ?

G : Dès le début de mes études (de droit des affaires) j'ai enchaîné les stages dans les studios de mode Chloé, Balmain, Kenzo,... J'ai adoré mon stage aux archives du musée Galliera et mon dernier stage chez Balmain s'est transformé en CDD.
Puis j'ai travaillé 4 ans chez Hermès, chez Joseph en développement produit maille … puis j’ai créé Monsieur Lacenaire.

B : C’est beaucoup plus récent pour moi.
Alors encore créatif en agence de publicité, j’accompagnais Garance dans ses réflexions de stratégie, de branding, de communication lors du lancement de la marque en 2011. Mais aussi au Pitti Uomo et d’autres salons.
Au début je dois dire que c’était surtout pour m’amuser. Une sorte de side project qu’on a traité de façon très spontanée, mais avec beaucoup de sérieux et de rigueur.

Comment vous décrivez-vous ?

G : Je suis très assidue dans mon travail, je me remets toujours en question pour avancer et grandir. Je suis très attentive à mon environnement et aux avis que je reçois mais je ne me laisse pas influencer à la légère. Je ne fais les choses qu'avec une conviction profonde.
Tout ou presque peut m’inspirer. J'aime les démarches authentiques et je suis toujours en recherche de cet équilibre subtil entre expression artistique et élégance.

B : Je suis quelqu’un d’assez curieux, et qui fonctionne beaucoup par association d’idées. J’aime lier différentes disciplines, des projets qui parfois peuvent être au départ assez éloignés, et créer de nouvelles histoires, expériences, moments…

Comment travaillez-vous ensemble ?

G : Mon mari s'est d'abord intéressé à mon projet de loin en m’aidant sur la partie communication car c'était son métier. Peu à peu il s'est passionné pour la mode et pour ce projet en particulier et il a décidé d'y consacrer tout son temps.

G : Nous adorons travailler ensemble. Nos sensibilités sont assez différentes, c'est pourquoi nous aimons enrichir nos idées du point de vue de l'autre.

B : On est un vrai binôme. Le secret, c’est d’avoir chacun un rôle bien défini et de savoir écouter l’autre. Je vais aider Garance sur la création ou le plan de collection, mais elle aura le dernier mot. Comme elle va m’aider sur un shooting, mais c'est moi qui ai la carte du joker.

Quelle est votre vision de la mode ? Que doivent dire vos produits ?

G : Je fais un produit pour un homme décontracté. Un produit avec un certain humour et de l'esprit. J'ai envie que les hommes se sentent beaux dedans et qu'à la fois ils puissent exprimer la personnalité d'un érudit et pince-sans-rire.

Qu'est-ce qui vous inspire, vous émeut ?

G & B : Bill Murray, Jean Rochefort. Ces hommes ont beaucoup de classe et de dérision en même temps. Ce sont des intellectuels qui ont un humour pince-sans-rire qui est à la fois caustique et bienveillant. Ou encore des types comme Sébastien Tellier, Alain Chabat ou Quentin Dupieux (Mr Oizo). Des types super créatifs et productifs, qui cultivent leur part d’enfant et qui ont pour religion le second degré, la légèreté, tout en ayant une rigueur infaillible dans leur travail.
Et il y a le king James Murphy.

Comment décrivez-vous votre marque ?

B : Monsieur Lacenaire est une marque contemporaine avec un vrai savoir-faire en maille. La maille est vraiment au centre de nos collections, et le support principal de nos histoires. Grâce à ses vastes connaissances techniques et de sourcing, Garance est capable de travailler ce support comme un peintre, créant des motifs en jacquard et jouant avec les technique de tricotage pour créer des motifs en relief. Au-delà des vêtements, nous nous considérons comme un label créatif développant des projets annexes pour faire vivre la marque. Je pourrais citer la collection SS16 qui rend hommage au travail de Red Miles, graphiste américain de la seconde moitié du 20ème siècle, qui a fait la plupart des pochettes du label de jazz Blue Note. Un travail à l'époque très graphique, moderne et artisanal. La présentation a eu lieu dans le plus vieux studio d’enregistrement de Paris. Alors que les mannequins évoluaient dans le studio, un quintet jouait du jazz. Nous avons enregistré cette session de studio pour en faire un vinyle très exclusif, pressé en 200 unités uniquement.

Quels moments de votre vie influencent vos créations ?

Presque tout. J’ai une boulimie d’images. J’en accumule des quantités astronomiques avant même d’avoir une idée en tête. Je laisse mon esprit vaguer dans cette mer de photos, de peintures, de graphisme et d’images … jusqu’à trouver naturellement un liant et une histoire.

B : Un certain style de vie très léger, où le jeu, les loisirs et la camaraderie ont une part importante.

Le voyage est-il une part importante de votre processus créatif ?

G : Le voyage me permet de me déconnecter, me ressourcer et prendre du recul. C'est la meilleure bouffée d'oxygène pour être créative. Cependant ce n'est pas ce que je vois dans mes voyages qui m'inspire, c'est simplement le changement d'air.

Quel est le dernier lieu qui vous ait vraiment fasciné ?

B : Discland Jaro, à Tokyo ! C’est un micro magasin de disques à Shibuya qui doit faire 5 m² max, où les disques sont empilés un peu partout où c’est possible. Ce magasin est mythique. Il existe depuis plus de 50 ans… et s’est toujours Jaro San, le fondateur, qui le tient aujourd’hui.

Avez-vous créé votre marque par instinct ?

G : For sure !!! Mon instinct est mon maître mot. Je ne suis pas sûre qu'on puisse être créateur de mode pour l'argent. La dimension commerciale est nécessaire pour survivre mais pour autant c'est avec une touche personnelle qu'on aborde ces produits.

B : L’idée est de partager un peu de nous-même avec d’autres. Partager un vécu, une passion, une blague, une émotion.

Quel est l’enjeu principal pour votre marque aujourd’hui ?

B: Rester très proches de nos enfants, même si nous avons de plus en plus de travail, de plus en plus de voyages. Pour nous, c'est ce que signifie véritablement une entreprise familiale.

Quel a été le diagnostic de l'IFM sur votre gestion de la marque ?

G + B: Nous devons nous concentrer sur notre point fort qui est le tricot. Après, nous pourrons développer notre collection avec plus de produits et d'accessoires. Et nous devons aussi mieux planifier notre plan marketing et vente afin de garder le feu pendant toute la saison !

Sur quels aspects l’IFM vous a-t'il aidé ?

G + B : Beaucoup de choses !
Comprendre nos faiblesses, bien construire et faire grandir l'offre, étendre les outils de communication, affirmer notre image de marque.

Quelles sont les prochaines étapes pour votre marque ?

B : Ce sera un développement commercial plus suivi, avec des revendeurs encore plus considérés comme des partenaires que comme des clients. Développer la marque avec eux.

Comment vous voyez-vous dans 5 ou 10 ans ?

G + B : Des boutiques à Paris, Tokyo et peut être New York. Profiter de nos défilés pour créer des expériences transversales et populaires. Faire de Monsieur Lacenaire un lifestyle à la fois laid back et très inspiré, ouvert sur le monde, mais dont l'essence, le ton, reste très français. Une marque globale, présente partout dans le monde, qui cultive sa niche et sa communauté.

Envisageriez-vous de travailler pour d’autres marques ?

G : Oui, mais de préférence en restant en binôme avec Benoist. Lui pilotant l’image et moi le style.

Un conseil à partager avec de jeunes créateurs qui rêvent de lancer leur propre marque ?

G : S’entourer de professionnels qui comprennent votre vision et ont de l'expérience dans votre positionnement de marque.
B : C’est vraiment une histoire de passion. Parce qu’il n’y a que par passion qu’on peut avaler des couleuvres pareilles !
Avoir sa propre marque est une des expériences entrepreneuriales les plus difficiles. Il y a tellement de sujets annexes au design qui sont inévitables, et pas forcément passionnants, qu’il faut vraiment trouver du plaisir à créer. Et être fier de ce qu'on fait! C’est une religion. Il faut être assidu, avoir la foi et être créativement sincère avec soi-même et les autres.

Un message aux investisseurs ou acheteurs potentiels ?

G + B : Nous sommes tous les deux très cool et travailleurs !

Jacquemus
Raphaëlla Riboud